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Conception et réalisation de murs
peints en trompe-l'oeil
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A.Fresco : l'art de faire le mur |
| PROSPECTION Pour faire un mur peint, il faut trouver un mur qui réclame de lêtre. Mur aveugle ou borgne, grand blessé de lurbanisme, mur pignon comme un moignon, abandonné par un programme immobilier, vaste mur sans ouverture ou petit mur en quête dhauteur, jeune façade brute de décoffrage ou vieille muraille qui se desquame Les habitants en ont pitié, les élus locaux en ont honte, les peintres en ont envie. Si ce mur est bien placé, il convaincra peut-être quelque généreux donateur de lui offrir un nouvel horizon DIAGNOSTIC Une fois trouvé le mur, le peintre doit se mettre à son pied, modestement, et faire sa connaissance. Comment va-t-il ? Bien bâti, une santé en béton ou un peu décrépi ? La peau lisse ou rugueuse ? Des cloques, des rides, des plaies, des tâches, des champignons, des fuites ? Une fois le bilan effectué, rédiger lordonnance : simple coup de brosse ou reprises denduits ? Simple lifting ou totale greffe de la peau ? En fonction des prescriptions, estimer le coût du traitement. La peinture ne vit longtemps que sur un mur en bonne santé. REFLEXION Il faut aussi le faire parler, ce mur. Ce nest pas une toile vierge, ni un papier à dessin, découpé au format, éclairé comme il sied, sans contrainte ni passé. Notre mur a vécu, parfois plus longtemps que nous. Mur aveugle, que vois-tu ? Quel est ton paysage ? Ton quartier est-il huppé ou populaire ? Cosmopolite, touristique, ancien, moderne, coloré, gris béton ? Qui défile à tes pieds ? Présente-nous ceux que tu vois chaque jour, aller à lécole, faire le marché, passer du bureau au bistrot dà côté Le muraliste veut les rencontrer, leur parler, les écouter, les apprendre pour mieux les rendre, croquer leurs vies, dépeindre leurs caractères, se faire une image deux tous. Mur qui na pas doreille, qua-tu donc entendu ? Quelles histoires, quelles révolutions ? Quels murmures, quelles musiques ? Quels désirs, quels soupirs, quelle honte et quelles lamentations ? Mur de silence quas-tu à raconter ? Mur denceinte de quoi veux-tu accoucher ? Mur façade, quelle est ta vraie nature ? Qui se mure derrière toi, qui saffiche avec toi ? Qui sappuie contre toi, qui se cogne la tête ? Qui te taggue, qui te graphe ? Le mur a ses histoires, que le peintre révèle. CONCEPTION Retour à latelier. Le dossier salourdit, lenquête touche à sa fin : photos, témoignages, gravures dépoque, petites envies et grandes utopies, les documents se mettent à table, à dessin. On commence à avoir une idée des motifs, souvent passionnels. On reconstitue, on croque, on esquisse, on expose, on débat, on compose avec des habitants, des décideurs, des acteurs de la ville Le mur sera livré en peinture publique. Il doit être populaire : vu, reconnu, compris, apprécié et approprié par le plus grand nombre . Il joue la peau des habitants. Si la maquette est acceptée, « le muraliste fait un tabac » : propriétaires, locataires, architectes, élus, financeurs, techniciens ont voté. Le mur peint est un mur-miroir : chacun doit pouvoir sy reconnaître, sy retrouver. PREPARATION Passer de léchelle de la maquette à celle de léchafaudage pose un problème de taille ! Agrandis 20, 40, 50 fois, la perspective prend la fuite, les contrastes jurent, les couleurs se mettent à crier sur tous les tons, la touche a une drôle dallure Le muraliste nagrandit pas sa maquette, il ladapte. Transformer un mur aveugle en trompe-lil est forcément une activité louche. Surtout avec un il sur la maquette et lautre sur le mur. Art ? Artisanat ? « Artisanadart » ? Peu importe. Cest en tous cas un travail dautodidacte, qui ne sapprend quen remettant 100 fois son métier sur louvrage. Parallèlement, le muraliste prépare son chantier de bataille : plans, calques, poncifs, gabarits, pochoirs, projections, nuanciers Il détourne les outils existants et invente ceux qui nexistent pas. Références, pots, rouleaux, pinceaux, éponges, chiffons, poudres, niveaux, il fourbit ses instruments, évalue la météo, prépare son voyage. Son projet est enfin mûr ! REALISATION Travail épique, travail déquipe. Les muralistes grimpent au mur. Vertige interdit, recul impossible. Mesurer, tracer, calepiner, décalquer, ne rien laisser en plan, tout mettre en perspective. Monter, descendre, remonter les couleurs (Quelques tonnes suffiront), première couche, aplats, deuxième couche, nuances, que dit la météo ? Troisième couche, modelés, quatrième couche, finitions, que disent les passants ? Cinquième couche, retouches, ne pas dépasser le budget, sixième couche, ne rien négliger, une volée de marches, une envolée de pigeons, noublier personne, une poignée de passants, une rangée de vitrines, improviser minutieusement, une brassée de fleurs, une fenêtre ouverte, le chat sur le toit Durant quelques semaines ou quelques mois, sous le soleil ou dans le froid, les muralistes ont pignon sur rue. Ils créent les plus vastes tableaux du monde, avec le ciel pour cimaise, la ville comme atelier, la rue comme galerie. Les passants sont leurs critiques dart, et les couleurs de la vie leur palette.INAUGURATION Savoir sarrêter. Accepter le démontage de léchafaudage. Devant tout le monde. Il ny aura plus de retouche, plus de correction, pas de repentir. Sinterdire les regrets. Le résultat est spectaculaire, permanent de jour, éclairé de nuit, offert à tous et pour longtemps. Petits et grands, jeunes et vieux, néophytes et spécialistes, voisins et étrangers Le muraliste na pas le moral. Il passe une mauvaise nuit, ou deux, ou plus. Il doute. Il nest plus démiurge, redevient spectateur. Et seul le plaisir des autres spectateurs lui redonne lenvie daller refaire le mur, ailleurs Son uvre ne lui appartient plus. Elle est suffisamment grande pour être adulte. Cest une uvre « majeure », oui ou non ? |